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dimanche 9 octobre 2016

La clef du monde

Ayant eu très tôt dans mon enfance à faire face au Lexique du cleftier de Dargnies, une lutte sans merci entre le logos et moi s'est engagée. Je me suis jurée de faire taire cette usine à mots en qui j'avais placé de psychotiques espoirs de réponse.

Mais j'ai démasqué l'ennemi intérieur, et j'ai décidé de lui porter quelques coups fatals, dont celui-ci, jusqu'au coup de grâce qui sera bien sûr matérialisé par le silence. En attendant, voici donc ce chef-d’œuvre, au sein duquel on peut voir s'agiter les luttes divines, depuis celle de la naphtaline en son papier de soie, jusqu'aux plus brusques tentations de St Tantoine.




 C'est figuratif et anthropomorphe, donc on a tout pour entrer dans le symbolique.


La plaque de serrure figure l'arrête du nez, les culottes les yeux, la ficelle les cheveux etc. 



 La boîte représente l'esprit. Elle contient une clé, est scellée par le fil, et recouverte des pages d'un roman.







Je ne l'ai pas lu, mais s'y entremêlent des histoires sentimentales


A l'intrigue policière, dans laquelle le héros craint d'être découvert pour une faute, ou une désertion,





Il est très difficile, surtout pour certains, de faire le deuil du logos. C'est à dire de se résigner, comme on se résigne à accepter la fatalité de sa propre mort en admettant d'abord celle des autres, à ce que le logos ne soit pas la clé du monde, qu'il ne révèle pas le monde, au bout d'un moment, en récompense au chercheur acharné.

La clé scellée ne rejoindra jamais la serrure rouillée, dont il ne reste plus qu'une plaque inopérante.



L'anthropomorphe n'a de valeur que parce qu'il a l'assise culturelle la plus large : le sens de la vue sur l'objet du visage de son prochain. Cette structure archétypale est gravée en nous, et sa reconnaissance par le nourrisson fait l'objet des recherches que j'ai évoquées ici.



Ceci fait un œil assez passable, une fois assemblé avec le reste. Et cela fait un nez potable, une fois placé entre deux yeux.


Il faut admettre qu'il en va de même pour les concepts que nous manipulons avec le verbe. Je vois de louables chercheurs tourner en rond dans leurs définitions. Peu importe la différence entre le virtuel et le potentiel, elle ne tient que par le consensus qu'ont dessus les utilisateurs d'une communauté. C'est son " présupposé".


L’œil gauche.


La joue droite. la soie fine à motifs dans le tissage est teinte en jaune doré, c'est ravissant.



Le papier de soie rose pétard ne tient que parce qu'il fait ressortir le jaune, comme un sourire éclaire un visage.

 La trousse est un coton broché de fils d'or, assez tape-à-l’œil, comme le langage.

 Il contient quelques tropes, dont un sur le vide et le plein. Le plein est figuré par un tube de pâte à joint ayant séché à l'intérieur du métal par la suite pelé.


Le vide est figuré par un tube de sauce tomate terminé en cuisine.


Les culottes ont été portées.


Je me demande si elles le seront à nouveau un jour. A vrai dire j'aimerais assez que quelqu'un s'emparât de cette œuvre et remît les vêtements en circulation.



Ce serait amusant si on ne pouvait plus dire les mots qu'on a employés, qu'il faille les laver après les avoir utilisés, qu'ils ne soient plus " dicibles".

Cette question sur le logos se pose dans le cadre plus général d'une interrogation sur la composition. J'appelle composition le fait d'assembler volontairement (fût-ce avec l'aide du hasard) des masses de forme et de couleur jusqu'à ce qu'elle semblent signifier quelque chose, non pas au sens figuratif, mais de l'équilibre, qu'il s'en dégage une harmonie supposée.

J'utilise l'échelle suivante :

  1. Composition
  2. Représentation
  3. Représentation figurative
  4. Représentation figurative réaliste
Héritée de je ne sais plus quelle source, pour aller de l'intention la plus brute d'assemblage des masses et des couleurs, jusqu'au désir le plus exhibé d'imiter servilement " la réalité ".

On est donc ici au niveau 3, " Représentation figurative". Comme je l'ai dit, la question est pour moi d'identifier les forces qui font " déraper " l'intention dans un sens ou dans l'autre. D'apprendre à connaître ce qui tire l'intention vers une extrémité ou l'autre de l'échelle.

Qu'est-ce qui sous-tend l'envie de ressemblance, et aussitôt ce rebond, ce que l'image parfaitement ressemblante a de frustrant, et qui nous pousse à repartir vers l'autre côté, à dégager les structures pour comprendre ce qui fait que nous comprenons et comment.

On m'a fait observer que toute représentation figurative, même la plus réaliste, peut être vue encore comme une " composition", même passive cette fois, un ensemble de masses de couleurs. Certes, mais le déclic du " search for meaning " ne nous laisse guère le loisir de voir cet assemblage " anonyme", à moins de voir la photo à l'envers. Le visage, la maison, le bateau nous " sautent à la figure " au point qu'il sera difficile de s'en défaire.

Alors ce serait ça défaire, dissocier. Dilacérer rétrospectivement ce que nos fibres ont assemblé pour déceler les prestiges opérés dans leur nuit. C'est là qu'on revient aux culottes portées. A la source de l'indicible qui nous traverse. A ces larmes de tristesse qui coulent en nous (récit de l'histoire d'amour), irréfutable originaire. Mais ce n'est pas une raison suffisante pour les amener à figurer des yeux.

Il me faut alors parler des cheveux. Le summum de l'imitation par la forme et la couleur. Ce sont les mêmes ficelles utilisées pour le prêtre. Sacrement des phases de la vie, autre résignation. Faire vœu de silence, renoncer à utiliser le verbe, ou toute forme de représentation qui ne cadre pas strictement avec les éléments de l'originaire, d'un langage purement graphique.

Renoncer au langage, c'est bien un voeu qu'il me faudrait tenir. Pour quel port où arriver, pour quel rivage où aborder ? Mais en tout cas libérée de cet outil.

 Toujours est-il que l'essentiel n'est pas là.Si la composition est soupçonnée de culpabilité lorsqu'elle fricote avec le logos, c'est pour une autre raison, que certains lecteurs auront flairée à l'évocation des " psychotiques espoirs de réponses " du début de l'article.

L'espoir placé, toujours dans la prochaine œuvre, et suite à l'échec de la précédente, que celle-ci contiendra enfin la solution, qu'elle apportera la réponse à l'énigme, qu'elle ouvrira le coffre au mystère, qu'elle sera la clef du monde. Ce que les œuvres précédentes n'auront pas réussi à faire, celle-là l'obtiendra.

Comme le joueur perdu qui reporte sans fin son espoir de gain sur le prochain coup, c'est dans la prochaine œuvre que l'artiste, mourant littéralement de sa soif de réponse place l'espoir du déclenchement tant attendu, de ce qui fera cesser l'embrasement de la question dans laquelle il agonise.

La clé du monde, c'est celle qui magiquement, ouvrira la serrure du problème, apportera la solution, le repos, la paix intérieure, cet état de béatitude qui, quoi qu'on fasse, fuit, parce qu'il lui manque toujours quelque chose.

Il lui manque cette chose qui fuit quand on l'approche, comme le point aveugle de l'oeil, la solution. Mais la prochaine oeuvre, c'est sûr, apportera la solution du puzzle incompréhensible, du chaos de ce principe de réalité sapant sans relâche, le ver baudelairien qui ronge. C'est la fin des souffrances, le déclic de la serrure qui expliquera l'étrangeté de l'énigme, remettra tout en place, la clé du monde.

Alors on me dira que si aller vers le logos, c'est à coup sûr céder à cette tentation, aller dans le sens inverse ne garantit pas le succès. Certes. Mais on peut y travailler : parier sur le fait que la richesse de cet " impensable avant que nous avons tous partagé " (P. Aulagnier) sera féconde en réconciliations, plus que la fallacieuse polysémie du langage ne l'est en " vaines retrouvailles ", découvertes de clés du labyrinthe.


Album complet

Sinon j'ai restauré cette pièce. Je lui ai donné un cadre permettant de la suspendre, mais je voulais garder le côté un peu flou d'origine, donc je ne l'ai lacée qu'en haut et en bas. Je suis retournée lire le commentaire de février 2014, pour voir si j'avais quelque chose à ajouter, mais non, c'est très bien comme ça.



Je note que j'ai un peu évolué depuis. J'utilise les culottes portées, mais non lavées. Et je serais moins euphémistique sur certains aspects...

J'insisterais un peu plus sur la couture. Elle fut faite le long des structures de la culotte, mais comme il est dit en évitant soigneusement le gousset. C'est à la fois un compliment à tous ceux qui font des vêtements, et cette volonté de respecter le saint des saints. 



 Je regarde aussi le gousset de la " petite dernière ", mis en avant. Je le regarde à la lumière de ceux que j'ai renforcés ou exagérés.




Album complet.

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